LA POLITIQUE PORTUAIRE FRANCAISE
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2° Les modalités de décision
a) Lobsolescence des règles concernant la
participation de lEtat
Le code des ports maritimes, dont les articles L. 111-4
à L. 111-6 ont un caractère réglementaire, (31) prévoit que lEtat rembourse
au port autonome la dépense réelle augmentée dune quote-part des frais généraux
du port :
- pour les travaux dentretien, à hauteur de 100 %
(chapitre 44-34 de la section budgétaire " mer ") ;
- pour les investissements, à hauteur de 80 % pour les
opérations de modernisation des bassins et ouvrages daccès et de 60 % pour les
autres travaux dinfrastructure (chapitre 53-30).
En revanche, les coûts dimmobilisation et
dexploitation afférents aux superstructures (outillages, hangars, gares maritimes,
terre-pleins), sont à la charge du port autonome.
Ces règles ne valent pas pour les ports
dintérêt national, où les investissements et lentretien des infrastructures
sont à la charge de lEtat, avec participation - sous forme de fonds de concours -
du concessionnaire de loutillage. Les superstructures ne font en revanche
lobjet daucune participation de lEtat et sont essentiellement financées
par le concessionnaire.
Le tableau figurant ci-après (32) résume les
différentes conditions de financement des travaux portuaires. Ce cadre juridique
dintervention obligatoire de lEtat dans le financement dune grande part
des opérations de gros entretien et dinvestissement des ports autonomes est
inadapté à plusieurs titres :
Dun côté, le budget de lEtat - même au
prix de transferts de charges contestables entre chapitres budgétaires - ne parvient pas
à faire face aux obligations qui lui sont imparties : les remboursements faits par
lEtat ne respectent généralement pas les règles édictées en la matière.
Ceci sexplique notamment par lambiguïté de
la définition des différents types de travaux, selon quil sagit de
lentretien, qui est une dépense de fonctionnement, ou de la modernisation des
infrastructures, qui est une dépense dinvestissement. Cette incertitude est
dailleurs entretenue par les ports, qui ont parfois intérêt à obtenir de
lEtat le taux de remboursement le plus avantageux possible. A titre dexemple,
pour le port autonome de Rouen, le taux de couverture par lEtat des dépenses
dentretien et dexploitation des chenaux et des digues est passé de 75 % en
1989 à 66 % en 1994, puis à 78 % en 1998, mais avec une distinction mal définie entre
les types de travaux. Inversement, une opération de " rétablissement des
profondeurs du chenal " a été financée par lEtat sur le chapitre 53-30,
alors quelle aurait pu être considérée comme un travail dentretien.
Si lEtat ne respecte pas les règles de
remboursement, cest aussi parce quil entend privilégier certains projets.
Ainsi, le ministère a justifié labsence de participation financière de
lEtat à la construction du troisième poste à quai du terminal à marchandises
diverses et à conteneurs de Nantes-Saint-Nazaire par la concentration de ses efforts sur
laménagement du terminal agroalimentaire, " enjeu de portée
nationale ", conformément aux contrats de plan Etat-région successifs.
Le financement des dépenses dinvestissement et de
fonctionnement des ports
Source : Office parlementaire dévaluation des
politiques publiques, La politique maritime et littorale de la France : les ports
(III), mars 1998
INVESTISSEMENTS |
| |
Ports autonomes |
Ports dintérêt
national |
Ports départementaux |
Accès maritimes |
Etat : 80 % (CPM)
Collectivités locales : rare
Port autonome : en théorie 20 % |
Etat : 33 % maximum
(aucun texte)
Fonds de concours : au moins 66 %
(concession et subv. colltés loc.) |
Collectivités loc. + Etat
via DGD
Fonds de concours
concession : variable |
Quais, engins et radoub |
Etat : 60 % (CPM)
Collectivités locales : rare
Port autonome : en théorie 40 % |
Etat : 33 % maximum
(aucun texte)
Fonds de concours : au moins 66 %
(concession et subv. colltés loc.) |
Collectivités loc. + Etat
via DGD
Fonds de concours
Concession : variable |
Terre-Pleins, routes |
Etat : néant
Collectivités locales : rare
Port autonome : essentiel |
Terre-pleins et routes
non concédées
Etat : 33 % maximum (aucun texte)
Fonds de concours : au moins 66 %
(concessionnaire et subv. colltés loc.)
Concédés
Concession : essentiel
Collectivités locales : variable |
Terre-pleins et routes
non concédés
Collectivités loc. + Etat via DGD
Fonds de concours
Concession : variable
Concédés
Concession : essentiel
Collectivités locales : variable |
Voies ferrées |
SNCF : 50 % (CPM)
Port autonome : 50 % |
|
|
Superstructures,
outillages, bâtiments |
Etat : néant
Collectivités locales : variable
Port autonome : essentiel |
Etat : néant
Collectivités locales : variable
Concession : essentiel (sauf bâtiments administratifs) |
Collectivités
locales : variable
Concession : essentiel |
DGD : dotation globale
de décentralisation
(CPM) : disposition du code des ports maritimes |
ENTRETIEN |
| |
Ports autonomes |
Ports dintérêt
national |
Ports départementaux |
Accès maritimes |
Etat : 100 % (CPM)
remboursé au port autonome |
Etat + fonds de concours
variable |
Collectivités loc. + Etat
via DGD +
fonds de concours rare |
Quais, engins et radoub |
Port autonome : 100 % |
Etat + fonds de concours
variable
(= 50 % grosses réparations) |
Collectivités loc. + Etat
via DGD +
fonds de concours rare |
Terre-Pleins, routes |
Port autonome : 100 % |
Terre-pleins et routes
non concédés
Etat + fonds de concours variable
(= 50 % grosses réparations)
Concédés
Concession
Collectivité locale : rare |
Terre-pleins et routes
non concédés
Collectivités loc. + Etat via DGD + fonds de concours rare
Concédés
Concession
Collectivité locale : rare |
Voies ferrées |
SNCF : 100 % (CPM) |
|
|
Superstructures,
outillages, bâtiments |
Port autonome : 100 % |
Concession : 100 % |
Concession : 100 % |
DGD : dotation globale
de décentralisation
(CPM) : disposition du code des ports maritimes |
PERSONNEL |
| |
Ports autonomes |
Ports dintérêt
national |
Ports départementaux |
Accès et écluses |
Etat : 100 % (CPM)
remboursé au port autonome |
Etat + fonds de concours
variables
(accès) |
Collectivités loc. + Etat
via DGD + |
Capitainerie, personnel
administratif et techniciens |
Port autonome : 100 % |
Etat + concession |
Collectivités loc. + Etat
via DGD +
concession |
Personnel
dexploitation |
Port autonome |
Concession |
Concession |
DGD : dotation globale
de décentralisation
(CPM) : disposition du code des ports maritimes |
Dun autre côté, le rôle désormais reconnu aux
régions en matière dintervention économique et de politique des transports, ainsi
quaux fonds européens, devrait amener à reconsidérer la part revenant aux
différentes collectivités publiques dans le financement des équipements portuaires.
Dès lors que le relais du financement est pris structurellement par dautres
partenaires publics, les textes devraient à tout le moins être mis à jour pour tenir
compte de cette réalité, et ensuite être strictement appliqués.
A titre dexemple, en matière
dinvestissements (infrastructures et superstructures) relatifs au trafic
transmanche, le montant cumulé de 1990 à 1996 de la participation de lEtat a
atteint 6,3 %, soit 133 MF sur un total de 2,1 milliards de francs, effort qui a
été concentré - sans critères clairs - sur Dieppe et Saint Malo. La part des
collectivités territoriales sélevait à 18,8 % (394 MF) et celle des fonds
européens à 9,7 % (204 MF).
Enfin, ces quotas de participation de lEtat ne
sappliquent pas aux ports dintérêt national. Pour les ouvrages non
concédés, lusage veut quil participe à hauteur dun tiers aux travaux
importants dextension ou de protection, et à hauteur de 50 % aux travaux de
grosses réparations.
La révision de ces dispositions inadaptées et
inappliquées, datant dune époque où le niveau des investissements nécessaires
exigeait une intervention massive de lEtat, paraît aujourdhui nécessaire.
LEtat doit retrouver la capacité de concentrer ses interventions financières pour
ne pas se voir réduit à un simple rôle de partenaire financier parmi dautres, aux
moyens faibles, donc aux possibilités darbitrage limitées.
Cette révision pourrait conduire à la suppression des
taux de participation obligatoire de lEtat aux infrastructures : ainsi, lEtat
- pour autant quil en ait la volonté politique serait en mesure de
sélectionner, privilégier et coordonner ses interventions, quitte à supprimer
entièrement son soutien aux infrastructures de certains ports et à laisser ce soin aux
collectivités territoriales, cest-à-dire aux régions principalement en raison de
leurs compétences, et aux fonds structurels européens gérés par les préfets de
région.
Une telle réforme des mécanismes de décisions
supposerait quon distingue les investissements incombant au secteur privé de ceux
qui doivent être financés par lEtat parce quils relèvent dun choix
national quelle que soit la catégorie " juridique " du port, et,
enfin, les investissements à réaliser grâce à un financement public essentiellement
local. Cette recommandation ressort dailleurs également des travaux effectués en
1996 par la direction chargée des ports pour élaborer un schéma national des ports
maritimes, abandonné depuis par les pouvoirs publics. Ce schéma devait " distinguer
les équipements associés aux grands trafics stratégiques et particulièrement porteurs
pour le développement de notre économie : trafics de conteneurs et marchandises
diverses, approvisionnement énergétique de la France, desserte des zones
périphériques,... sur lesquels lEtat devra simpliquer en toute
priorité " et " les équipements liés à des trafics répondant à
une approche de développement plus régional, pour lesquels une participation accrue des
collectivités régionales et locales devra être recherchée ".
Aujourdhui, paradoxalement, compte tenu de sa
position antérieure, et contrairement au ministère de léconomie, des finances et
de lindustrie, le ministère chargé des transports ne paraît guère souhaiter
revenir sur ces règles : " il napparaît pas opportun de remettre en
cause les taux dintervention de lEtat dans le financement des ouvrages
dinfrastructure des ports autonomes maritimes. Ceci ne parait pas de nature à
renforcer leur compétitivité surtout dans un contexte où, actuellement, les grands
ports concurrents du Nord réalisent des investissements colossaux, atteignant plusieurs
milliards de francs et bénéficiant dimportants fonds publics. En 1998, lEtat
belge aura alloué à ses ports léquivalent de 1,6 milliard de francs
français ".
La DTMPL prévoit de réserver les fonds publics (Etat,
collectivités locales, communautés européennes) aux seules infrastructures. En février
1998, elle indiquait que " dans le cadre de la préparation des futurs contrats
de plan, il est envisagé de clarifier les responsabilités financières des différents
acteurs en matière déquipement portuaire, en tentant de réorienter leffort
des collectivités locales et des fonds européens sur les infrastructures, et la
participation des usagers sur les superstructures, en recherchant, de leur part, une plus
forte implication dans le financement de ces équipements ". Dans le même sens,
une circulaire du 27 octobre 1998 du ministre de léquipement, des transports et du
logement relative au développement des investissements et des emplois dans les ports
énonce lorientation suivante : " à lEtat, il incombe, et cette
règle ne saurait souffrir le moindre recul, de poursuivre et daccroître ses
efforts sur les infrastructures de base (...). Sur ces équipements de base,
lintervention de lEtat doit être forte, même si elle peut utilement être
complétée par des aides publiques provenant dautres intervenants (collectivités
locales, crédits européens) ".
Pourtant, les faits et les chiffres montrent que reste
entière la question de savoir comment lEtat entend à lavenir, notamment dans
le cadre des prochains contrats de plan, tout à la fois appliquer les règles actuelles
de participation de lEtat aux investissements et financer de grands projets
prioritaires, tels que Port 2000 au Havre ou Donges-Est à Nantes-Saint-Nazaire, et, dans
le même temps, des équipements tels que ceux prévus par le port autonome de Marseille
dans son plan dentreprise de juillet 1998. Le projet de développement, que ce
dernier présente comme " le deuxième souffle du port après le grand projet
que fut la construction des bassins de Fos il y a trente ans ", suppose,
en effet, un triplement de la participation annuelle de lEtat : en ce cas,
cette dernière, qui a atteint une moyenne annuelle de 21,6 MF de 1991 à 1995,
sélèverait à 68,7 MF de 1999 à 2004 sur un montant total de 370 MF de dépenses
annuelles dinvestissement. Dans sa configuration actuelle, le chapitre 53-30 de la
section Mer du budget de lEtat ne peut manifestement pas supporter ces trois
différents projets.
b) Lexpertise et la cohérence nécessaires ne sont
pas assurées
Indépendamment des budgets disponibles et des règles
de participation, lEtat doit être capable darbitrer entre les projets. Selon
les textes, les programmes dinvestissement des ports font lobjet dun
contrôle très strict de lEtat. Dans les ports autonomes, aux termes de
larticle R. 115-1 du code des ports maritimes, " la prise en
considération des avant-projets des travaux de construction, dextension et de
modernisation [ entraînant une participation de lEtat] et lautorisation des
dits travaux font lobjet de décisions du ministre après avis du conseil
dadministration ". Pour les travaux et outillages effectués sans
concours financier de lEtat, le conseil dadministration statue
définitivement, mais dans la limite du montant des dépenses dexploitation et des
opérations en capital figurant aux états prévisionnels, et des autorisations
demprunts et de programmes dinvestissement accordées par le comité des
investissements à caractère économique et social (CIES, ayant succédé au fonds de
développement économique et social - FDES). Les ports dintérêt national sont
soumis à un dispositif similaire.
A première vue, lEtat dispose donc de moyens
réels pour contrôler les investissements des ports autonomes ou dintérêt
national et décider dapporter ou non son concours financier en connaissance de
cause. En réalité, lévaluation économique et financière préalable et la
capacité de lEtat de choisir souffrent de grandes faiblesses.
Les méthodes dévaluation économique et
financière
LEtat, qui ne dispose pas doutils et
dinstance dexpertise de qualité, en dehors des ports autonomes qui sont
souvent à la fois demandeurs et experts, dépend dès lors totalement des études que
ceux-ci réalisent. Avant quil se décide à investir, des contrôles de cohérence
et de vraisemblance sur ces études sont indispensables. Or ce nest que depuis la
réorganisation des administrations centrales chargées de la mer, résultant du décret
n° 97-164 du 2 février 1997 et des arrêtés du 30 mai 1997, que la direction des
ports dispose dune " mission des études économiques, de la recherche et
des statistiques ".
En outre, toutes les opérations de gestion de crédits
et dautorisations financières se fondent à lorigine sur une interrogation
des ports par la direction. Cette procédure accentue la position de dépendance de
ladministration centrale à légard des ports.
En la matière, la Cour relève que le rôle
déterminant revenant au commissaire du Gouvernement et organisé par le code des ports
maritimes nest actuellement pas exercé. Le code prévoit en effet que le
commissaire du Gouvernement, ingénieur général des ponts et chaussées, " contrôle
lensemble des opérations du conseil dadministration et vérifie le
fonctionnement de tous les services ", " sur place, au moins une fois
par an ". Il " établit chaque année un rapport densemble ayant
pour objet de rendre compte de la situation du port à la fin de lexercice
précédent, au point de vue technique, économique et financier ". En
outre, pour lapprobation des travaux pour lesquels le conseil dadministration
ne peut statuer définitivement, le ministre chargé des ports statue sur le rapport du
commissaire du Gouvernement.
Or, en pratique, ces contrôles ne sont pas exercés :
aucun des commissaires du Gouvernement nétablit de rapport annuel, ne contrôle les
services, ni ne fait rapport sur les projets de travaux faisant lobjet dun
remboursement de la part de lEtat. Le cas du rapport du commissaire du Gouvernement
des ports autonomes du Havre et de Rouen, portant sur la coordination des stratégies des
ports de Haute Normandie nest quune exception, qui, de plus, ne sinscrit
pas dans les cas prévus par le code.
Lexemple du programme dapprofondissement à
10,5 mètres du chenal daccès au port de Rouen, financé à 80 % par
lEtat conformément au code des ports maritimes, illustre la nécessité de
contrôles de cohérence et de vraisemblance sur les études des ports. Le
" plan 2000 " du port prévoyait lengagement de travaux à
hauteur de 350 MF au cours de la période 1995-2000, dont 110 MF figuraient au
contrat de plan Etat-région 1994-1998. Létude ayant fondé la décision initiale
avait été faite par les services du port en 1992 et concluait à un taux de rentabilité
interne de 14,4 % ; remise à jour en 1995, cette étude aboutit à un taux de
rentabilité interne de 18,9 %. Une évaluation réalisée par le commissaire du
Gouvernement à la demande de la direction des ports est revenue sur les hypothèses de
trafic du port ainsi que sur lévaluation des avantages liés à la réalisation du
projet et a abouti à un faible taux de rentabilité de 5,3 % pour une variante
dhypothèses moyennes. En variantes haute et basse, le taux était évalué à 10,8
% et 0,1 %.
Le commissaire du Gouvernement estimait donc que la
réalisation du projet aurait un coût net pour la collectivité nationale, alors que son
abandon ne conduirait au pire quà des détournements de trafic au profit du Havre
et non au profit de concurrents nord-européens. La décision finalement prise par
lEtat en mars 1996 a été de sen tenir à un approfondissement à
10,3 mètres, réduisant ainsi linvestissement de 350 à 156 MF sur trois ans,
financé à hauteur de 100 MF par lEtat, 20 MF par le conseil régional et 36 MF par
autofinancement du port. Certes, ce choix a satisfait le conseil dadministration et
les usagers du port. Mais il démontre surtout lintérêt et la nécessité
dun contrôle par lEtat des études économiques préalables réalisées par
les ports.
La capacité darbitrage de lEtat
Les contrats de plan Etat-région
Cette capacité dexpertise de lEtat devrait
être particulièrement renforcée au stade de lélaboration des contrats de plan
Etat-région, qui ne font actuellement guère que reprendre les projets élaborés par les
ports eux-mêmes sans que lEtat, saisi de projets parfois irréalistes, exerce un
rôle darbitre.
Le contrat de plan Etat-région pour 1994-1998 relatif
au port autonome de Dunkerque en fournit un exemple. Lessentiel des objectifs du
port autonome sur la période figure en effet dans la convention d'exécution du contrat
de plan, assortie dun programme dinvestissements dun montant de 1,4
milliard de francs. Or cette convention sest contentée de reprendre les termes du
contrat de développement du port élaboré en avril 1992, contrat correspondant lui-même
aux orientations fixées dés septembre 1990 par le schéma directeur du port, qui visait
à "définir les perspectives de développement à l'horizon 1995". Il ressort
de cette succession de documents planificateurs que le contrat de plan Etat-Région n'a
pris aucun recul par rapport à des analyses plutôt anciennes, essentiellement issues du
port, et de caractère nettement volontariste. La convention de développement s'appuyait
sur l'affirmation de deux vocations essentielles du port : une "vocation
industrielle" (trafic de vracs liquides et solides, en partie traités sur place) et
une "vocation commerciale internationale", correspondant à la priorité
affichée " de redevenir le port de commerce international de la région
Nord-Pas de Calais " grâce au développement du trafic de marchandises diverses
(objectif minimal de 150 000 conteneurs et à terme de 400 000 conteneurs). Ces
orientations ont conduit à lachat de deux portiques
" overpanamax " (cf. lexique) à hauteur de 70 MF, financés à
50 % par la région.
Ce nest quen avril 1996 que la
" contribution Etat/Région au débat pour un complexe interportuaire
régional " sest bornée à qualifier le port de Dunkerque de "port
industriel de marchandises en vrac" et a fait état des risques de la stratégie du
port autonome en matière de conteneurs, en signalant "un risque d'échec si
l'analyse du contexte et du marché fait plus de place à l'ambition qu'aux réalités et
minimise les capacités de réaction de la concurrence", ainsi qu'un "risque de
concurrence interne à la région". De même, ce nest que très
tardivement, en septembre 1996, que le port autonome a révisé sa stratégie de
développement et ses objectifs en matière de conteneurs, qui visait à moyen terme un
trafic de 100 000 conteneurs par an. Une révision du contrat de développement portuaire
était également proposée, incluant labandon de laménagement dun
nouveau terminal en darse 4 (245 MF prévus), symbole du caractère excessivement
volontariste et irréaliste des ambitions du port.
Dès lors que le contrat de plan était fondé sur des
prévisions de trafic irréalistes, les engagements financiers fixés nont pu être
honorés par le port, ni d'ailleurs par l'Etat, alors que la région avait déjà fourni
pour sa part une large contribution financière : en effet, elle avait engagé 75 % de sa
contribution fin 1995 tandis que les taux dengagement étaient de 53 % (43 % en
septembre 1996) pour le port et de 5 % (28 % en septembre 1996) pour lEtat.
De manière générale, pour lélaboration des
précédents contrats de plan Etat-région, la Cour a relevé que les instructions du
ministère chargé des transports aux préfets ont été rares et peu contraignantes. En
labsence de priorités nationales affirmées, les opérations concernées par ces
contrats sont dépourvues de cohérence (cf. rapport public 1998, p. 137-150). De
surcroît, alors quune des innovations du dixième plan était lintégration
dun dispositif dévaluation doté dun financement spécifique, le
domaine des ports na pas été inclus dans le champ de ce dispositif.
Concernant la préparation de la prochaine génération
des contrats de plan entre lEtat et les régions, la DTMPL estime que
" leffort de lEtat paraît devoir se concentrer sur deux axes
prioritaires : un nombre très limité de grands projets dextension portuaire,
tels le projet " Port 2000 " au Havre (...) et le projet
dextension du port de Nantes-Saint-Nazaire à Donges-Est ; une nécessaire remise en
état douvrages existants, qui ont souffert dun défaut prolongé
dentretien, et une adaptation progressive des infrastructures, en fonction de
lévolution des trafics ".
A cet effet, une circulaire de la DTMPL du 30 avril 1998
adressée aux préfets a engagé à nouveau une évaluation prospective des besoins des
ports dintérêt national en matière dentretien et de restauration des
ouvrages non concédés pour la période 2000-2009. Elle vise à actualiser les données
fournies en 1994 sur les recommandations dune précédente circulaire du 5 août
1994. Ces données prévoyaient un programme de 1,6 milliard de francs pour la période
1995-2004, dont 390 MF au titre des travaux de dragage.
En outre, la direction compte renforcer sa capacité
dexpertise, pour mieux choisir les investissements, grâce à la mise à jour
systématique danalyses par filières de produits. Il faut relever que les seuls
travaux de ce type ont été réalisés en 1996.
Le rôle du comité des investissements à caractère
économique et social (CIES)
Le processus de décision relatif aux programmes
dinvestissements relevait du comité n° 8 du fonds de développement économique et
social (FDES) et consistait principalement à examiner les projets demprunts des
ports. Jusquen 1996, lEtat ne sest pas donné les moyens de faire
évoluer lensemble de ces règles et procédures, ce qui a eu pour conséquence que
les choix de soutien à linvestissement ou dentretien des infrastructures
portuaires ont été opérés de façon peu satisfaisante.
Ce processus a été amélioré par le comité des
investissements à caractère économique et social (CIES) créé par le décret du 27
novembre 1996 et substitué au FDES. Le programme des investissements des ports et le
volume demprunts autorisés sont arrêtés par décision du CIES. Celui-ci
" se prononce sur ces programmes, le rythme de réalisation des travaux et leur
mode de financement, en fonction des orientations des politiques publiques, de la
situation des entreprises et organismes concernés, des textes les liant à lEtat,
de la situation des finances publiques et des marchés financiers et de lintérêt
propre des projets examinés ".
Jusquen 1995, les documents fournis au conseil de
direction du FDES étaient très succincts. Depuis lors, des fiches dinformation par
port sont établies. Cependant, lévaluation économique et financière des
principaux projets dinfrastructures et de superstructures, à léchelle
nationale ou régionale, nest pas systématiquement présentée. Cest
seulement depuis 1997 que la direction des ports, comme pour les autres projets
dinvestissements en matière de transports, soumet certains projets portuaires aux
calculs de rentabilité socio-économique et de rentabilité financière.
Elle peut sappuyer sur les prescriptions de la
circulaire du 3 octobre 1995 relative aux méthodes dévaluation économique des
grands projets dinfrastructure, élaborée en application de larticle 14 de la
loi dorientation des transports intérieurs à la suite des travaux du groupe
présidé par M. Boiteux. Un exemple en est lévaluation socio-économique du projet
" port 2000 ", réalisée en juin 1997 par le port du Havre, suite à
une demande du CIES du 21 mai 1997, et jointe au dossier du CIES du 7 novembre 1997.
La DTMPL envisageait pour 1998 de préparer une
circulaire spécifique, simplifiée et adaptée aux projets portuaires de dimension plus
modeste, et dorganiser une formation spécifique sur ce sujet à lattention
des maîtres douvrage portuaires. Rien na encore été fait en ce sens.
En outre, compte tenu de la faiblesse des moyens de
gestion que les services du comité mettent en uvre, le travail de présentation et
de tri est principalement effectué par la direction chargée des ports. Au demeurant,
compte tenu du nombre des programmes soumis, la direction du trésor, qui assure le
secrétariat du CIES, reconnaît elle-même que le comité ne peut expertiser de manière
satisfaisante tous les investissements dun port, quil se limite aux projets
les plus significatifs et que lexamen est fait au cas par cas, sans aucune approche
densemble. La nouvelle procédure napporte donc pas de surcroît
dexpertise. Elle présente, en revanche, lavantage dévaluer plus
sérieusement les capacités de financements des ports, de contraindre les demandeurs à
un effort de rigueur et de renforcer les capacités de refus de ladministration face
aux pressions locales.
Ce manque de procédures adaptées, du moins
jusquà une période récente, a conduit à un éparpillement des moyens, et à une
absence darbitrage et de hiérarchisation des priorités de lEtat.
Lexemple des ports hauts normands est significatif, comme la analysé le
commissaire du gouvernement. Les enjeux des trois grands projets présentés ne sont pas
comparables : extension du port du Havre sur lestuaire (environ 3,1 milliards de
francs hors taxes, dont 2 milliards en première phase dici à 2002),
approfondissement du chenal de Rouen et élargissement de lécluse daccès au
bassin du Commerce de Dieppe (133 MF TTC). Lenjeu du projet " Port
2000 " est de permettre au port du Havre de traiter une part significative du
trafic conteneurisé sur les liaisons Est-Ouest et de concurrencer ainsi Rotterdam, Anvers
ou Zeebrugge. Les deux autres projets, sils présentent un intérêt local et
régional certains, ne peuvent être considérés comme relevant dune priorité
stratégique au niveau national. Néanmoins, le projet dieppois a été retenu et une
demi-décision a été prise concernant Rouen, où lEtat a tranché in fine en
faveur dune solution de facilité intermédiaire.
En outre, la Cour a relevé que ni les représentants de
lEtat au conseil dadministration, ni le contrôleur dEtat ou le
commissaire du Gouvernement, nont toujours vérifié le respect effectif des
décisions prises au niveau national par le conseil de direction du fonds de
développement économique et social. Des autorisations demprunts fixées ont été
contournées. Ainsi, pour financer lacquisition de 52,5 MF de terrains à la
société Grande Paroisse et en labsence dun autofinancement suffisant, le
port autonome de Rouen a mis en place en 1993 un montage financier qui ne se conformait
pas aux autorisations requises : la société Grande Paroisse a accordé au port une
avance de 41 MF remboursable sur quatre ans. Le conseil dadministration a
approuvé cette procédure contraire à lesprit et à la lettre des règles de
contrôle par la tutelle.
Enfin, la nouvelle procédure du CIES laisse sans
solution plusieurs problèmes. Dune part, le suivi des investissements réalisés et
leur évaluation a posteriori ne sont pas effectués : le CIES autorise mais ne suit pas
la réalisation. Dautre part, le processus actuel se fonde sur le principe
dune intervention annuelle peu adaptée à des programmes qui se déroulent sur
plusieurs années. Enfin, il masque le rôle décisif des ports autonomes, qui
investissent pour le compte de lEtat. La situation nest dailleurs pas
très différente dans le cas des ports dintérêt national, où le poids des fonds
de concours donne aux chambres de commerce et dindustrie un droit de regard décisif
sur la réalisation des ouvrages.
En conclusion, en labsence de politique
volontariste et sélective, et dans un contexte de restriction budgétaire, les décisions
dinvestissement sont marquées par une grande dispersion des efforts. Face aux
intérêts sectoriels ou particuliers, lEtat est dépourvu de moyens détudes
et dévaluation suffisants. Il est en outre tenu par une classification des ports
peu réaliste, par un code des ports qui loblige à participer aux dépenses dans
des proportions préfixées, et par des procédures de concertation qui le placent dans
une situation de forte dépendance des ports. Dès lors, pour éviter tout problème, il
est souvent amené à prendre des décisions qui satisfont plus les parties en présence
quelles ne préservent lintérêt général.
Recommandations
- veiller à ce que la DTMPL conserve les données de
lexécution de ses budgets sur une plus longue période, contrôle le caractère
exhaustif et la cohérence de ces données sur les derniers exercices et dispose
danalyses plus fines sur lorigine des fonds de concours par port ;
- réviser les dispositions réglementaires imposant à lEtat le remboursement des
travaux dentretien et dinfrastructures des ports autonomes et lui redonner une
réelle capacité dorientation de la politique portuaire par ses interventions
financières ;
- tirer les conséquences de la réduction des dotations budgétaires en hiérarchisant
les priorités dinvestissement de lEtat ; fonder les arbitrages (contrat de
plan, procédure du comité des investissements à caractère économique et social) sur
des priorités affirmées dans un schéma national cohérent ; renforcer la capacité
dexpertise et darbitrage de lEtat en matière dinvestissement au
stade de lélaboration des contrats de plan Etat-région ;
- effectuer systématiquement des contrôles de cohérence et de vraisemblance sur les
études préalables des projets dinvestissement des ports ; établir une circulaire
relative aux méthodes dévaluation économique des grands projets
dinfrastructure qui soit adaptée aux projets portuaires et organiser une formation
spécifique sur ce sujet à lattention des maîtres douvrage ; faire exercer
effectivement le rôle de contrôle des commissaires du Gouvernement tel que prévu par le
code des ports maritimes, ou le supprimer sil est jugé quil ny a pas
lieu de lexercer.
(31) Décision n° 92-171 L du 17 décembre 1992 du
Conseil constitutionnel.
(32) Source : Office parlementaire dévaluation
des politiques publiques, La politique maritime et littorale de la France : les ports
(III), p. 67-68, mars 1998.
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