LA POLITIQUE
PORTUAIRE FRANCAISE
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B. - Le fonctionnement des
établissements
1° Les fonctions de recouvrement
des recettes et dachats
a) Le recouvrement des recettes
La fonction de recouvrement des
recettes a donné lieu à plusieurs types de constatations de la Cour.
De graves problèmes de
recouvrement sont observés au port autonome de Guadeloupe. A titre dexemple, la
taxe sur les passagers nest pas payée par ces derniers.
De façon générale,
lapurement des comptes des clients douteux est inégalement assuré selon les ports.
Des admissions en non valeur, notamment, qui devraient être limitées aux cas
dinsolvabilité des débiteurs, ont été à plusieurs reprises prononcées alors
que linsolvabilité du client nétait pas démontrée.
b) Les achats
Les procédures de passation des
marchés
Aux termes de larticle R.
113-18 du code des ports maritimes, les marchés des ports autonomes relatifs à des
opérations donnant lieu à participation financière de lEtat sont soumis à la
réglementation des marchés de lEtat. En revanche, les marchés relatifs aux autres
opérations sont passés suivant des règles fixées par le conseil dadministration
et approuvées par les tutelles, et qui doivent " sinspirer des règles
applicables aux marchés de lEtat ". En pratique, les conseils
dadministration ont adopté des règlements intérieurs fixant les seuils à partir
desquels les achats doivent seffectuer sous forme de marchés. Ce seuil est ainsi
fixé à 300 000 F, comme à larticle 123 du code des marchés publics,
aux ports autonomes du Havre (procédure simplifiée de 300 à 900 000 F), de Dunkerque,
de Nantes-Saint-Nazaire et de Rouen, mais à 500 000 F à Rouen pour
lacquisition de certains petits matériels, à 600 000 F à Marseille, et à 700 000
F à Bordeaux depuis un récent règlement des marchés du 21 juin 1999.
Les contrôles de la Cour ont
permis de constater que, par une décision ancienne, les agents comptables sétaient
vu déléguer le visa préalable (33) du contrôleur dEtat sur les marchés publics
relatifs aux opérations financées par lEtat et soumises aux commissions
spécialisées des marchés de lEtat. Il nen demeure pas moins que, dans
létat actuel des textes, le contrôle dEtat reste compétent pour vérifier
les conditions du bon exercice de ce pouvoir délégué.
La Cour observe globalement une
tendance des ports à faire un appel restreint à la concurrence : la part des marchés
négociés est de 18 % à Rouen sur la période 1989-1994, tandis que 78 % des marchés
ont été conclus sur appels doffre restreints. A Marseille, sur la période
1991-1995, la proportion est de 46 % pour les marchés négociés, dont 21 %
négociés sans mise en concurrence. Au Havre, la proportion de marchés négociés était
de 22,3 % sur la période 1989-1992. Elle est cependant revenue à 8 % en 1998.
La Cour a constaté un recours
abusif aux dispositions des articles 104-I et 104-II du code des marchés publics. Le
premier article prévoit la possibilité de passer des marchés négociés après mise en
concurrence. Le second, qui prévoit que des marchés négociés peuvent être passés
" sans mise en concurrence préalable lorsque lexécution ne peut être
réalisée que par un entrepreneur ou un fournisseur déterminé ", a
été utilisé par exemple pour un montage audiovisuel, pour la fourniture de périodiques
ou la réparation dune porte décluse.
Les infractions suivantes ont
fréquemment été relevées : des estimations initiales nettement sous-évaluées par
manque détudes préalables des travaux ou prestations à réaliser ; la pratique de
marchés ou davenants de régularisation en violation de la règle posée par
larticle 39 du code des marchés publics selon laquelle " les
marchés doivent être notifiés avant tout commencement dexécution "
; lextension de lobjet du marché sans passation davenants ; le manque
de diligence des services pour solder les marchés.
Ainsi à Rouen, le port a eu
recours en 1989 à une société dachat despaces publicitaires dans le cadre
dun marché de 1 686 967,26 F, renouvelé en 1990, 1991 et 1992. En
revanche, le port a renoncé en 1993 à passer un marché, au motif discutable que la loi
n° 93-122 du 29 janvier 1993 impose légalité des conditions de vente
despaces publicitaires aux annonceurs et que " dans ce nouveau
contexte, lappel à la concurrence par la procédure de lappel doffres
devient sans objet ". Des prestations dun montant de
2 330 227,64 F en 1993 et de 599 279,51 F en 1994 ont donc été réglées
sur factures.
De plus, à Rouen, fin 1994,
près de la moitié des marchés considérés comme " en cours "
concernait en fait des travaux déjà réceptionnés.
Il semble que la procédure
dachats sous forme de marchés ne constitue pour certains ports quune
formalité obligée sans réelle signification. Pourtant, le non respect de ces règles
dexécution des dépenses peut engager la responsabilité des ordonnateurs devant la
Cour de discipline budgétaire et financière.
Lorganisation des services
de marché
La procédure relative aux
marchés des ports autonomes est différente selon les établissements.
Ainsi, à Nantes-Saint-Nazaire,
cest seulement en mars 1991 quune cellule " marchés
publics " a été mise en place.
Lorganisation du port
autonome de Dunkerque en matière de marchés a fait lobjet dune étude
approfondie. La procédure y a été redéfinie en juillet 1992, de façon à transférer
aux services la responsabilité principale pour l'élaboration des marchés, qui
appartenait auparavant à la direction des finances. Cela a conduit à une nouvelle
répartition des tâches entre les directions sectorielles et la direction des finances,
sans éviter des tensions et un manque de coordination entre ces directions. Ce manque de
suivi dans la mise en uvre de la réforme de lorganisation interne du port en
matière de marchés a donc conduit à transférer une responsabilité sans avoir prévu
la formation des agents. De sorte quaujourdhui, contrairement au projet
initial de responsabilisation des services, le service de la maîtrise douvrage
assure, seul, un rôle majeur de conseil en matière de marchés - sans pour autant que ce
rôle soit clairement précisé et organisé, et sans quil corresponde à
lorganisation " officielle " établie par écrit. A la direction des
finances, lancien service des marchés a été remplacé par un chargé de mission
marchés. Dans la pratique, cette cellule marchés, dotée de trois personnes, se borne à
donner des visas purement formels, ce qui apparente son rôle à celui dune
" boîte aux lettres ".
La fonction de veille juridique
en matière de réglementation relative aux marchés nest donc actuellement
attribuée à aucun service. Ce manque de coordination et de concentration du savoir faire
en matière de marchés est préjudiciable au bon fonctionnement de leur passation et de
leur exécution. Dans un précédent rapport particulier relatif au port autonome de
Rouen, la Cour avait déjà constaté les inconvénients résultant du fait
qu" il ny avait aucun département ou cellule spécialisée
responsable de cette coordination des engagements ". Dans le même rapport, elle
avait jugé que le respect des dispositions réglementaires dans le domaine des marchés
publics ne peut se concevoir quà léchelle de lensemble de
létablissement portuaire, et non service par service, avec un point central de
contrôle et de coordination des procédures de mise en concurrence. Cette observation
sapplique tout à fait à lorganisation interne du port autonome de Dunkerque
en matière de marchés.
Il revient aux tutelles, par
lintermédiaire du contrôle dEtat et du commissaire du gouvernement, de
veiller à ce que de telles situations ne se reproduisent pas.
Suite aux observations de la
Cour, les procédures relatives aux marchés publics du port de Dunkerque ont été
redéfinies en octobre 1997 par la création dun " pôle de compétences
marchés ". En outre, pour restaurer une réelle séparation des fonctions de
comptable et dordonnateur, le visa de lagent comptable, qui était donné
avant la signature des marchés par lordonnateur, a été supprimé.
Lunification nécessaire
des règles dachat
La Cour prend acte du décret du
9 septembre 1999, qui prévoit un alignement plus complet des procédures dachat sur
les règles posées par le code des marchés publics. Celui-ci est désormais également
applicable aux marchés ne donnant pas lieu à participation financière de lEtat et
dont le montant de lopération est supérieur à 700 000 F (TTC).
La direction des ports avait en
outre indiqué à la Cour fin 1997 que " sur la base dun premier travail
de mise à plat des pratiques dans les différents ports réalisé par le contrôleur
dEtat ", un groupe de travail interministériel devait commencer
ses travaux en 1998. Elle indiquait en janvier 1999 que les travaux de ce groupe, chargé
délaborer un guide des procédures de la commande publique dans les ports autonomes
maritimes, devraient être disponibles courant 1999.
2°
Les autres difficultés du fonctionnement
a) Des interventions hors du champ
de compétence des ports
Plusieurs types
dintervention financière des ports autonomes ne relèvent pas de leur spécialité.
La politique de communication des
établissements a par exemple donné lieu à des abus.
Linsertion dans le milieu
économique local - en soi indispensable pour une entreprise qui est souvent un important
donneur dordre de la région - a été le prétexte pour se substituer aux
collectivités publiques, Etat ou collectivités territoriales, et transformer ainsi
létablissement public spécialisé en organisme public à vocation générale. Les
ports subventionnent ainsi des activités sans intérêt portuaire, au motif dun
" intérêt de place " sans contour défini.
Tel a été le cas, déjà cité,
du financement massif des opérations " Voiles de la Liberté " en
1989 et " Armada de la liberté " en 1994 qui ont coûté 7,5 MF au
port de Rouen, alors quil sagissait dune manifestation organisée par et
au profit des collectivités territoriales. Les seules dépenses de communication du port
de Rouen ont atteint 8 MF en 1993 et 4,7 MF en 1994 alors que la situation
financière du port était sérieusement dégradée par des déficits de 11,4 MF en 1993
et de 35,7 MF en 1994.
Les ports autonomes du Havre et
de Dunkerque octroient des concours ou subventions respectivement à plus de cent et
quarante organismes divers, pour des montants annuels de 2,5 et 1,1 MF.
Certains ports se sont même
comportés en organismes de crédit vis-à-vis dorganismes publics ou dusagers
du port. A titre dexemple, dans le cadre du financement du plan social dockers, le
port autonome de Marseille a consenti des avances sans intérêt à la caisse de
compensation des congés payés (4,38 MF en 1995). Il a également consenti des avances à
la société Gyptis (7,5 MF en 1990-1991) et à France Telecom (2,088 MF en 1991). Trois
avances à plus dun an (2,162 MF en 1991, 1,130 MF en 1992 et 0,043 MF en 1993) à
la SNCF ont été octroyées par le port autonome de Rouen pour préfinancer des travaux
à la charge de la société nationale, relatifs à la modification de la desserte
ferroviaire du quai de Grand-Couronne/Moulineaux réalisée dans le cadre du
réaménagement dun terminal conteneurs et de la desserte dun quai de
marchandises diverses.
La Cour a enfin relevé à
plusieurs reprises la propension de la direction des ports à faire prendre en charge par
les établissements portuaires des dépenses incombant à ladministration centrale.
En particulier, plusieurs ports ont mis des véhicules à disposition de la DTMPL : cette
pratique a été constatée à Nantes-Saint-Nazaire en 1989-1990, ainsi quau Havre
et à Dunkerque depuis 1994.
b) Le personnel des ports
Le coût et la productivité du
personnel
Le coût du personnel des ports
autonomes peut être mesuré par le niveau et lévolution du coût salarial moyen
par agent. Ce coût sélevait en moyenne à 318 000 F par agent en 1997,
soit 305 000 F par agent à Bordeaux, 308 000 F par agent à Marseille, 309 000 F au
Havre, 315 000 F à Rouen, mais 327 000 F à Nantes - Saint Nazaire, 343 000 F
à Dunkerque et 374 000 F en Guadeloupe. Pour lensemble des ports autonomes, ce
coût moyen par agent a augmenté de 27 % de 1990 à 1997 en francs courants : alors
que, dans le même temps, leffectif moyen payé a diminué de 17 %, le coût total
du personnel a augmenté de 10 %.
Il est intéressant de comparer
ce coût moyen par agent à la productivité du personnel, mesurée en rapportant la
production élargie (productions vendue, stockée et immobilisée + subvention
dexploitation) à leffectif moyen.
Ports
autonomes
métropolitains |
Coût
moyen par agent 1990-1997 |
Productivité
1990-1997 |
Marseille |
+
21,3 % |
+
12,0 % |
Le
Havre |
+
22,1 % |
+
21,2 % |
Dunkerque |
+
29,4 % |
+
18,2 % |
Rouen |
+
28,6 % |
+
30,3 % |
Nantes
- Saint Nazaire |
+
27,7 % |
+ 8,7
% |
Bordeaux |
+
28,7 % |
+
27,2 % |
Total
ports aut. métropole |
+
25,4 % |
+
19,0 % |
En niveau moyen, cette
productivité atteint 665 065 F par agent en 1997, avec des différences
importantes entre ports : 560 123 F à Bordeaux contre 691 551 F au
Havre, 682 361 F à Dunkerque, 675 816 F à Rouen et
1 217 013 F en Guadeloupe. Pour la période 1990-1997, la productivité du
personnel de lensemble des ports a augmenté de 19 % seulement : il en ressort
un écart négatif de plus de six points avec la progression du coût moyen par agent.
Cette augmentation de la productivité est particulièrement faible à Nantes - Saint
Nazaire, Marseille, comme le montre le tableau. Les écarts les plus importants entre les
évolutions du coût et de la productivité du personnel se situent à
Nantes-Saint-Nazaire (19 points), Dunkerque (11 points) et Marseille (9 points).
Cette première approche de la
productivité globale des ports peut cependant être complétée par la pondération des
trafics en fonction de la non intervention des personnels dans certains domaines
dactivité (transmanche, vracs liquides, certains vracs solides) et des écarts de
rendement sur les vracs solides. Le port autonome de Dunkerque estime que sa productivité
ainsi mesurée a progressé de 73 % sur 1990-1997.
Lorganisation du travail
La réforme de la manutention
portuaire a fait évoluer lorganisation du travail des ouvriers dockers, mais elle
ne sest pas attaquée à la question des personnels de manutention des ports
autonomes, soit, au plan national, un effectif denviron 900 grutiers. Dans ce
domaine, les établissements sont impuissants à faire évoluer leur propre personnel.
Lenjeu est pourtant de taille puisque lactivité " outillage public
" représente une source de perte pour les ports autonomes, dont les tarifs sont
contestés par les manutentionnaires, notamment au Havre et à Rouen. Or, en dépit de
quelques tentatives, lévolution de la gestion de loutillage et des grutiers
na pas été prioritaire pour les ports ces dernières années.
Au Havre, un accord signé en
novembre 1992 devait rapprocher lorganisation du travail du personnel du port de
celle prévue pour les personnels de la manutention par un accord du 31 octobre 1992.
A Rouen, un accord de juillet 1993 a permis dobtenir des souplesses supplémentaires
dans lemploi des grutiers, mais le système reste qualifié de " rigide et cher
", malgré la mise en uvre dun plan social fin 1995. A Bordeaux, un plan
de restructuration du port qui visait à réduire les coûts de revient de
loutillage, pour le rapprocher des tarifs de Bayonne et La Rochelle, na été
appuyé ni par les usagers portuaires, ni par le ministère, ce qui a provoqué le départ
de lancien directeur dexploitation. A Nantes, de nombreuses grèves, soit 17
en 1997, sont dues aux grutiers du port et labsence de souplesse des horaires du
personnel du port pose problème aux manutentionnaires. Les tentatives de faire évoluer
lorganisation du travail des personnels des ports sont donc loin davoir
abouti.
En particulier, à défaut ou
dans lattente dune intégration plus poussée entre les personnels des
entreprises de manutention portuaire et ceux des ports autonomes, lévolution du
mode de travail des grutiers et portiqueurs des ports apparaît inéluctable : elle
devrait aller vers une meilleure adaptation aux contraintes de travail des
manutentionnaires et dans le sens dune réduction des effectifs des ports, compte
tenu du poids de ces derniers sur les coûts de loutillage public. Or lEtat et
ses établissements publics portuaires ne se sont jusquici pas véritablement
appliqués à cette tâche.
Recommandations
- veiller à la légalité des
procédures dapurement des comptes des clients douteux ; améliorer les
recouvrements du port autonome de Guadeloupe ;
- faire aboutir rapidement lélaboration dun guide des procédures de la
commande publique dans les ports autonomes maritimes, en organiser la mise à jour
régulière et prévoir des formations pour les agents concernés par ces procédures ;
veiller à la mise en place de procédures suffisamment centralisées et coordonnées de
passation des marchés ;
- veiller au respect du principe de spécialité des établissements publics portuaires en
matière de communication, concours et subventions, avances à dautres organismes ;
- engager une politique dintégration entre les personnels des entreprises de
manutention portuaire et ceux des ports autonomes ; adapter davantage le mode de travail
des grutiers et portiqueurs des ports aux contraintes de travail des manutentionnaires.
(33) Prévu par la circulaire n° 73-155 du 16 août 1973 relative à la
simplification des procédures comptables par lesquelles lEtat contribue aux
dépenses dinvestissement et de fonctionnement des ports autonomes maritimes.
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