LA POLITIQUE
PORTUAIRE FRANCAISE
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B. - LES OBJECTIFS DE LA POLITIQUE PORTUAIRE DE
LETAT
LEtat nest quun acteur parmi
dautres tels que les régions, les départements ou les établissements publics. La
définition dune stratégie claire de sa part, quant à létendue de son
rôle, ses priorités et son organisation, est dès lors encore plus essentielle pour lui
permettre de coordonner et mettre en uvre des orientations nationales.
Cette stratégie peut être appréciée au regard de la
détermination des rôles des différents partenaires établie, en 1990, par le ministre
de léquipement, du logement, des transports et de la mer. (13) « Il ny
a aucune contradiction, du point de vue de la politique portuaire, entre les missions de
lEtat et lappel à un véritable esprit dinitiative de la place
portuaire :
- à lEtat, la définition du cadre, les missions
darbitrage et dimpulsion, le choix des sites portuaires et des grands axes
structurants de dessertes terrestres ainsi que laide financière aux infrastructures
de base (investissements et entretien) ;
- aux places portuaires, la politique commerciale,
linitiative permanente, limagination pour définir une stratégie commerciale,
préciser les cibles visées, mettre en uvre les actions nécessaires et présenter
aux clients, armateurs et chargeurs, des offres attractives.
Cest ce que nous avons appelé la politique du
« port par port » (...), mais cela ne signifie en aucun cas que dans le même
temps lEtat songe à réduire ou éluder les responsabilités quil
détient ».
1° Labsence de politique portuaire nationale
a) Les intentions successivement affichées
Certes, des projets de réforme portuaire ont été à
plusieurs reprises à lordre du jour des travaux de ladministration chargée
des ports, mais ils nont pas réellement abouti et surtout nont pas conduit
lEtat à définir de façon cohérente sa politique à légard des ports
autonomes.
Le plan de modernisation de la filière portuaire de
1991
Ce plan, présenté le 26 novembre 1991 à
loccasion de la réforme de la loi de 1947 sur la manutention portuaire, comportait
trois volets principaux.
Un premier volet concernait ladaptation de la
manutention, accompagnée dun plan social important.
Un second volet visait à développer les dessertes
terrestres des ports, la priorité - affirmée par le conseil interministériel de la mer
du 21 novembre 1991 - étant donnée par le gouvernement aux infrastructures desservant
les façades maritimes, afin de faciliter laccès des ports aux grands sites
industriels et logistiques européens. Les décisions concernaient en particulier les
liaisons suivantes : rocade autoroutière Dunkerque-Calais-Boulogne en 1993, autoroute
reliant Le Havre au complexe autoroutier du nord et de lest en 1994, mise au gabarit
« B » des lignes ferroviaires Le Havre-Paris et Bordeaux-Marseille en 1994,
généralisation de liaisons fréquentes et régulières de trains de conteneurs et
développement du transport combiné de conteneurs.
Le troisième volet concernait une double modernisation :
dune part, une modernisation de la gestion des ports, par laugmentation des
capacités financières des ports autonomes (baisse du taux de rémunération de
lEtat sur les dotations en capital) et lallégement des procédures
administratives et douanières ; dautre part, une modernisation du domaine public
portuaire, en permettant linvestissement privé sans mettre en cause le caractère
public des établissements et concessions portuaires. Sur ce dernier point, une
modification du cahier des charges des concessions doutillage public portuaire - à
létude depuis le début des années quatre-vingt - était prévue mais, fin 1998,
elle nétait toujours pas adoptée. Un projet de loi relatif au domaine, qui devait
être déposé au printemps 1992, ne sera adopté quen 1994.
Cette réforme portuaire avait été loccasion
dune réflexion sur les enjeux et lavenir des ports français. Le dossier de
présentation des enjeux de la réforme mettait notamment laccent sur plusieurs
points : le rôle des ports pour le commerce extérieur de la France et comme outils de
développement local, le rôle des ports non autonomes et létat satisfaisant de
léquipement technique des ports en matière dinfrastructures.
Dans les faits, pourtant, au-delà de la loi de 1992
relative au régime de travail de la manutention portuaire et dune refonte partielle
du cadre juridique relatif au domaine, dont on verra les limites, cette réforme na
pas été menée à son terme.
La réforme portuaire annoncée en 1995-1997
Un nouveau projet de réforme portuaire était annoncé
en 1995, dont les orientations ont été fixées par le comité interministériel de la
mer du 4 juillet 1996. Un projet de loi dorientation a de fait été débattu au
sein des administrations en 1995-1996, pour aboutir à la conclusion que peu de questions
méritaient une modification de nature législative. Un avant-projet de loi était prêt
en décembre 1996. Des améliorations fonctionnelles ont été préparées sous forme de
décret et darrêtés, qui nont néanmoins pas abouti pour lessentiel.
En vue du « renforcement de la compétitivité
portuaire », les objectifs présentés dans une note interne du 19 novembre 1996
sarticulaient autour de six thèmes, corrélés à une série de mesures :
- renforcer lintégration des ports entre eux, et
dans les rouages économiques et logistiques ;
- moderniser la gestion des ports ;
- mieux impliquer tous les acteurs dans une stratégie claire de développement des places
portuaires ;
- dynamiser les professions concourant au passage portuaire et attirer de nouvelles
entreprises dans les zones portuaires ;
- simplifier les pratiques administratives ;
- assurer la cohérence des aménagements portuaires et mettre à niveau leur desserte
terrestre.
Le seul élément concret qui soit effectivement ressorti
de ces projets concerne lélaboration de quelques « chartes de place
portuaire », en application dune circulaire du Premier ministre du
19 avril 1995 et à la suite du comité interministériel d'aménagement du
territoire de Troyes du 20 septembre 1994. Onze chartes ont été approuvées par le CIAT,
qui concernent Dieppe, Cherbourg, Brest, Concarneau, Lorient, La Rochelle, Bayonne, Le
Havre, Rouen, Caen-Ouistreham et Marseille.
Parallèlement, dans le cadre de la loi de 1995 sur
laménagement du territoire, une réflexion était menée sur un schéma
daménagement des ports maritimes. Il sagissait dévaluer les
perspectives de croissance par trafic à lhorizon 2015 et de hiérarchiser les
vocations des différents ports, pour en tirer les conséquences en matière
dentretien, daménagement et dinvestissement. Dans une note de juin 1996
préparatoire à ce schéma, la direction chargée des ports reconnaissait elle-même
lenjeu de cette démarche : « alors que les autres modes de transport
(routier, ferroviaire, combiné « rail-route », fluvial) ont, depuis
longtemps, engagé des démarches de programmation ou dorientations stratégiques,
soit sous la forme de schémas directeurs daménagement, soit sous la forme de
grandes lois « cadre », telle la loi dorientation sur les transports
intérieurs (...), les ports maritimes nont pas, jusquà présent, satisfait
à cette démarche. » Cette même note rappelait que « lEtat doit,
dabord, afficher clairement ce quil veut faire et mettre en uvre une
stratégie cohérente daménagement. »
Toutefois, cette réflexion a été interrompue et les
travaux effectués par la direction chargée des ports nont guère été utilisés
par les pouvoirs publics. Il est désormais prévu de remplacer ce schéma sectoriel par
lélaboration dun schéma de services de transport de marchandises,
conformément aux orientations retenues par le comité interministériel
daménagement du territoire du 15 décembre 1997. Ce dernier schéma na
pas encore vu le jour.
Les projets en cours en 1998-1999
A nouveau, à loccasion du débat sur le projet
de loi de finances pour 1998, le ministre de léquipement, des transports et du
logement a déclaré vouloir relancer le processus de réforme portuaire. Un comité
interministériel de la mer a été réuni le 1er avril 1998. Afin daméliorer la
compétitivité des ports français, diverses mesures, dont certaines reprenaient les
projets non aboutis de 1997, ont été envisagées, concernant le coût du passage
portuaire, la responsabilisation des acteurs et laccueil des marchandises.
Une réduction du coût du passage portuaire est
recherchée au moyen de lexonération de la taxe professionnelle des entreprises de
manutention, du départ de dockers inaptes en contrepartie de lembauche de jeunes,
de lamélioration de la compétitivité des professions du remorquage et du pilotage
(contrats dobjectifs locaux avec chaque profession, comportant des engagements
tarifaires), et de lamélioration de la qualité de la desserte terrestre.
Lexonération de la taxe professionnelle pour les équipements spécifiques de
manutention et doutillage portuaire vise à faciliter le transfert progressif aux
opérateurs privés du financement et de la gestion des outillages portuaires. Enfin, une
étude sur limpact des taxes parafiscales sur le trafic des ports a été engagée.
La responsabilisation des acteurs portuaires devait être
améliorée par la mise en place de comités dhygiène et de sécurité et de
comités dentreprise dans les ports, par laugmentation du nombre des
représentants salariés dans les conseils dadministration, par la simplification
des procédures de prises de participation des ports et par des dispositions visant à
moderniser la gestion des ports (décisions déconcentrées, cahier des charges de
concession).
Lamélioration des conditions daccueil des
marchandises étant recherchée par la poursuite du plan « douanes-ports »,
lharmonisation des contrôles vétérinaires et phytosanitaires,
laccélération des procédures de restitutions à lexportation du FEOGA et la
modification des conditions dexercice de la police portuaire.
Ainsi donc, les années quatre-vingt dix ont été
marquées par une succession dannonces de mesures portuaires restées à
létat de projets, demeurés en outre ponctuels et dispersés car ils ne
sappuyaient pas sur une réflexion en profondeur sur les objectifs de la politique
portuaire de lEtat.
De nombreux rapports, mais peu de suites effectives
En réalité, les nombreux rapports publics ou internes
de réflexion produits sur les questions portuaires nont guère été suivis
deffet :
- décembre 1986, « la filière portuaire
française », rapport présenté par M. Dupuydauby ;
- avril 1993, « Les ports maritimes et fluviaux, leur
place dans léconomie française et leur rôle dans laménagement du
territoire », rapport du conseil économique et social, qui dénonçait déjà
labsence dune véritable politique portuaire nationale ;
- septembre 1995, rapport réalisé par M. Dupuydauby,
président du conseil national des communautés portuaires ;
- juillet 1995, « une structure de gouvernement pour
la mer », par M. Dujardin ;
- septembre 1995, « pour une stratégie coordonnée
des ports du Havre, de Rouen et de Dieppe », rapport présenté par M. Franck,
ingénieur général des ponts et chaussées ;
- septembre 1996, « la desserte terrestre des ports
maritimes », par M. Belmain ;
- janvier 1997, « pour un plan durgence au
service des ports français et du commerce international », document élaboré par
les professionnels maritimes et portuaires regroupés au sein du « groupement
interprofessionnel portuaire », qui traîtait du coût descale dun
navire, de la main duvre portuaire et des transports dapproche terrestre
;
- 1997, mission sur les professions du pilotage et du
remorquage confiée à Mme Simon-Rovetto, inspecteur général des établissements
administratifs et scolaires maritimes, dont les mesures préconisées sont en cours de
mise en uvre.
Ainsi, hormis les questions relatives à la manutention et
à la domanialité, sujet au demeurant partiellement portuaire, lEtat na
jamais su ou pu aller au-delà de laffichage dune volonté de réforme des
ports.
b) Le manque de stabilité et de moyens des structures
administratives centrales
Lorganisation de ladministration centrale
chargée des ports ne facilite pas lélaboration dune politique portuaire
cohérente.
Un manque de stabilité
La coordination de laction de lEtat en matière
maritime a été organisée par le décret du 2 août 1978 portant création du comité
interministériel de la mer, qui devait se réunir au moins deux fois par an, et de la
mission interministérielle de la mer, placée sous lautorité du Premier ministre
et à qui incombait de préparer les délibérations et de veiller à lexécution
des décisions prises par le comité. Un ministère délégué à la mer auprès du
Premier ministre, créé par un décret du 5 juin 1981, disposait de la mission
interministérielle et son titulaire présidait le comité interministériel de la mer.
Ces attributions ont été successivement dévolues en 1983 à un secrétaire dEtat
auprès du ministre des transports, en 1986 à un secrétaire dEtat rattaché au
Premier ministre, en 1988 à un ministre délégué auprès du ministre chargé des
transports, puis en 1991 et 1992 à un secrétaire dEtat auprès du même ministre.
En 1993, la mission interministérielle de la mer fut directement rattachée au Premier
ministre.
Ces mouvements relèvent certes de décisions sujettes aux
aléas de la conjoncture politique et sont donc difficilement maîtrisables. Toutefois,
ils nont pu avoir quun effet négatif sur la coordination interministérielle,
pourtant très nécessaire en matière de transports.
La reprise des réunions du comité interministériel de la
mer à un rythme annuel depuis 1995 na pas pour autant conduit à redéfinir une
politique portuaire. Le comité interministériel est dans les faits dépourvu dune
vision stratégique qui découlerait des objectifs que lEtat aurait clairement
choisis en matière portuaire.
Le décret du 2 août 1978 a été abrogé par le décret
du 22 novembre 1995, qui a remplaçé la mission interministérielle par un secrétariat
général de la mer, chargé de coordonner laction de lEtat en matière
maritime. Son instauration a pris du temps. Par la suite, la direction des ports et de la
navigation maritime et la direction de la flotte de commerce ont été regroupées dans
une seule direction du transport maritime, des ports et du littoral (DTMPL) début 1997.
Ces restructurations nont pas été accompagnées dune réflexion sur les
missions et les moyens de ladministration centrale en matière portuaire, tant
vis-à-vis des autres directions du ministère des transports que des établissements
placés sous sa tutelle.
Un manque de moyens
Les services chargés des affaires portuaires ne
bénéficient pas de la part des organismes techniques dépendant du ministère de
léquipement de lappui qui leur serait nécessaire, hormis celui du service
économique et statistique de la direction des affaires économiques et internationales
(DAEI), qui a succédé à lobservatoire économique et statistique des transports.
LInstitut national de recherche sur les transports et leur sécurité (INRETS)
concentre son activité sur les transports terrestres et leur sécurité. Les organismes
consultatifs sont insuffisamment mis à contribution par les pouvoirs publics pour
étudier les problèmes liés aux équipements portuaires. Le conseil national des
transports, pour sa part, sest jusquà maintenant focalisé sur les transports
terrestres, et plus particulièrement routiers. De sorte que pour pallier cette absence de
pôle dexpertise, la direction chargée des ports doit faire appel - mais elle ne
peut le faire à tout propos - à des interventions du conseil général des ponts et
chaussées et de linspection générale des finances.
Dans la réalité, on doit constater en outre que la
direction chargée des ports ne dispose pas de données satisfaisantes, cohérentes ou
faciles daccès sur les trafics des ports français ou sur le montant de leurs
investissements (cf. encadré).
Le manque de précision et de cohérence des
informations
de la direction du transport maritime, des ports et du littoral
concernant lactivité et les investissements des ports
1. Trafic des ports français
Pour mesurer le trafic des ports français, la mission
des études économiques, de la recherche et des statistiques de la DTMPL produit
plusieurs documents différents, dont les chiffres ne coïncident pas systématiquement
compte tenu de la diversité des champs danalyse retenus (exemple donné ci-dessous
pour le trafic total de 1994).
w Un bulletin mensuel de statistiques des ports maritimes
de commerce est produit. Il alimente le rapport annuel du contrôleur dEtat. Le
champ de ce suivi mensuel ne comprend que 19 ports métropolitains et trois ports
doutre-mer. Selon lui, le trafic total pour 1994 est de 303,94 Mt.
w Un annuaire statistique annuel est publié sous le titre
de « résultats de lexploitation des ports maritimes ». Il présente
lintérêt de donner des séries remontant à 1965. En revanche, il ne paraît que
très tardivement : le seul exemplaire disponible en 1998 concernait lannée 1994.
En outre, ce qui paraît étonnant, son champ ne concerne que les ports métropolitains.
Selon cet annuaire, le trafic total pour 1994 (ports métropolitains seulement) atteint
303,48 Mt.
w Un bilan dactivité des ports de commerce est
établi chaque année. Son champ couvre lensemble des ports, y compris les ports
départementaux. Toutefois, les données relatives à ces derniers ne sont disponibles que
très tardivement, soit plus de neuf mois après la fin dun exercice. Selon cette
source, le trafic total des ports français pour 1994 est de 311,90 Mt, dont 4,74 Mt pour
les ports départementaux
w Enfin, des statistiques rétrospectives (à compter de
1984) de trafic sont communiquées au comité des investissements à caractère
économique et social. Elles ne comprennent aucune donnée sur les ports doutre-mer
et comportent parfois des incohérences entre le trafic total et la somme des trafics par
catégorie de marchandises. En outre, le trafic total des ports autonomes métropolitains
diffère parfois de celui figurant dans le bilan annuel dactivité et dans le
rapport annuel du contrôle dEtat.
Au total, la DTMPL ne dispose pas de tableau de bord unique
de lactivité des ports français. La diversité de traitement des données aboutit
à des incohérences, entraîne des pertes dénergie et apparaît peu justifiée,
surtout au regard de la faiblesse des moyens de la direction.
2. Investissements des ports français
Les données concernant les investissements des ports,
fondamentales pour éclairer laction de lEtat, sont insuffisamment fiables, et
non retraitées par ladministration centrale.
Elles reposent en effet sur le montant des investissements
tel quil figure dans les comptes des ports. Or les pratiques comptables divergent
dun port à lautre, par exemple selon que des dépenses de grosses
réparations sont ou non incluses dans les immobilisations. La Cour a relevé à plusieurs
reprises cette lacune majeure de linformation de lEtat.
Dune part, cette défaillance rend inopérante toute
comparaison dans lespace, entre ports, et toute analyse de lévolution des
investissements réalisés par les ports dans le temps. En conséquence, les analyses
annuelles présentées tant par le contrôle dEtat, que par le comité des
investissements à caractère économique et social ou les comptes des transports de la
nation sont faussées.
Dautre part et en conséquence, elle biaise les
décisions économiques et budgétaires de lEtat et les analyses du comité des
investissements à caractère économique et social.
Enfin, comme dans dautres secteurs des transports,
ces chiffres ne sont pas régulièrement rapprochés du suivi des opérations comprises
dans les contrats de plan Etat-région.
La faiblesse des moyens des services de
ladministration centrale chargés de la mer ne leur permet pas de participer
activement aux travaux européens sur la concurrence portuaire, tant en ce qui concerne
les contentieux européens que les décisions relatives aux corridors de fret, suivies par
la seule direction des transports terrestres.
Ainsi, comme on la mentionné précédemment, Irish
Ferries a porté en novembre 1994 devant la Commission européenne son conflit avec la
chambre de commerce et dindustrie de Morlaix pour louverture dune ligne
transmanche vers lIrlande à partir du port de Roscoff. Alors que ce contentieux
opposait la CCI, établissement public de lEtat, concessionnaire de service public,
à une société étrangère, la CCI de Morlaix na reçu aucun soutien technique et
juridique ni orientation quelconque de la part de la direction chargée des ports, ni du
secrétariat général du comité interministériel pour les questions économiques
européennes (SGCI), ni de la représentation permanente de la France auprès des
communautés européennes. Pourtant, le président de la CCI avait appelé
lattention du ministre des transports sur cette affaire par lettre du 10 janvier
1995, en demandant à « connaître précisément [ sa] position, comme celle de
lautorité concédante [ le département du Finistère] , afin den tenir
compte dans les prochaines réponses [ quil devrait] apporter à Irish
Ferries », sans obtenir de réaction, et sans que lon puisse savoir si ce
silence était le fait de lindifférence, du manque de moyens ou dun choix
délibéré de ne pas défendre la CCI.
2° La coordination des acteurs publics
Ladministration chargée de la mer ne sest pas
donné, ou na pu se donner, les moyens de fixer certaines orientations aux autres
acteurs publics concernés par la politique portuaire. Pourtant, le principe et la
nécessité de cette responsabilité première de lEtat sont rappelés par
larticle L. 111-1 du code des ports maritimes, aux termes duquel, « dans
le cadre de la politique générale établie par le gouvernement, chacun de ces
établissements publics a pour objet dassurer la gestion dun port ou dun
groupement de ports ».
a) La cohérence entre secteurs de la politique des
transports (politique ferroviaire, fluviale, routière et autoroutière)
Un des facteurs essentiels de la compétitivité de la
chaîne de transport réside dans une bonne articulation des transports terrestres,
fluviaux et maritimes.
w Or labsence de politique globale des transports,
relevée par la Cour dans dautres secteurs des transports, affecte encore plus les
choix de lEtat à légard des ports maritimes. Il convient de souligner ici
que, si le principe dune politique globale des transports a été posé par la loi
dorientation des transports intérieurs du 30 décembre 1982, le terme même de
« transports intérieurs » exclut de son champ les ports maritimes.
La loi dorientation n° 95-115 du 4 février 1995 a
prévu lélaboration dun schéma national daménagement et de
développement à échéance 2015, ainsi que des schémas sectoriels correspondants, dont
un schéma national des ports. Selon son article 18-IV, « le schéma des ports
maritimes définit les grandes orientations de lorganisation portuaire, eu égard à
leurs différentes vocations, et conforte le développement à moyen terme des sites
portuaires, en intégrant leur desserte par rapport à leur arrière pays ».
Ces schémas nont pas été établis (cf. supra). Un
schéma multimodal des services des transports de marchandises devrait se substituer à
ces précédents projets, conformément aux décisions du comité interministériel
daménagement du territoire du 15 décembre 1997. Labsence
davancement de ces projets ne fait que renforcer le constat que lEtat ne
sest, jusquici, pas fixé dobjectif réel quant à la coordination de
ses politiques routière, autoroutière, ferroviaire et fluviale avec sa politique
maritime.
Le rapport de M. Belmain sur « la desserte terrestre
des ports maritimes » rendu en septembre 1996 a réitéré ce constat.
Les structures administratives du ministère de
léquipement, des transports et du logement ne facilitent pas une réflexion globale
sur la politique des transports : elles paraissent même y faire obstacle. A la suite du
rapport « transport 2010 » du commissariat général du plan, puis des
recommandations du groupe de travail présidé par M. Boiteux (« Pour un
meilleur choix des investissements », 1994), le ministère a certes officialisé en
mars 1995 le comité des directeurs transports, instance qui existait déjà de façon
informelle. Mais la cellule dévaluation intermodale recommandée par le rapport
Boiteux na pas été mise en place.
En ce qui concerne la politique fluviale, contrairement aux
ports du Bénélux qui ont depuis longtemps appuyé leur stratégie de développement sur
la voie deau, la desserte fluviale des ports maritimes français est très réduite
et na pas été une priorité de laction des pouvoirs publics. Hors produits
pétroliers, le trafic fluvial, principalement constitué de vracs, représentait 3,3 % du
trafic des ports français en 1994. Le transport de conteneurs par voie fluviale, même
sil connaît une nette progression ces dernières années, occupe une place
marginale, malgré son coût réduit, sa faible consommation dénergie et son impact
modéré sur lenvironnement. Ainsi, le trafic conteneurs de la Seine est passé de 5
811 à 11 355 EVP de 1995 à 1996 après la création du GIE Logiseine en 1994. Mais il ne
représente qu1 % des pré ou post acheminements du Havre, alors que la part de
marché du transport ferroviaire des conteneurs y est de 20 %. Les ports maritimes
relativisent toutefois limportance du transport fluvial en raison de sa lenteur, qui
pénalise en particulier les trafics de conteneurs.
En outre, les trafics fluvio-maritimes sont limités par
les capacités réduites des différents bassins, notamment par insuffisance du tirant
dair des ouvrages dart du canal Dunkerque - Valenciennes, ou de la hauteur des
ponts et de la largeur des écluses au passage dans Lyon. La Seine et le Rhône sont
pourtant capables daccueillir des trafics largement supérieurs aux trafics actuels.
Des cellules de partenariat port-voie deau, mises en
place par Voies Navigables de France, fonctionnent depuis plusieurs années dans les
principaux ports maritimes bénéficiant dun arrière-pays fluvial, comme Rouen, Le
Havre, Marseille et Dunkerque. Néanmoins, malgré les progrès obtenus ces dernières
années, la coopération entre ports et opérateurs fluviaux demeure insuffisante.
Les conséquences de ce manque de cohérence sont
coûteuses pour la collectivité nationale.
Les ports normands constituent un bon exemple de cette
situation. Alors que lamélioration des acheminements terrestres du port de Rouen
devait représenter des investissements de 87,3 MF selon le plan dentreprise
1988-1992, les réalisations se sont limitées à 0,2 MF. Le goulot détranglement
de la desserte routière demeure donc entier, en particulier vers les régions
céréalières de Picardie (N 31) et de la Beauce (N 154). Labsence
davancement des projets souligne lincapacité de lEtat à coordonner et
rendre cohérents les grands projets et les priorités fixées aux différents secteurs
des transports.
De même, il est avéré depuis longtemps que les dessertes
terrestres du Havre ne lui sont pas favorables. Ce port nest relié à la région
parisienne que par une voie autoroutière, proche de la saturation sur une partie du
réseau. La réalisation des liaisons autoroutières A13-Pont de Normandie, A13-A28 et Le
Havre - Dunkerque a pris du retard. Enfin, malgré lamélioration des rapports de la
Compagnie nouvelle des conteneurs (CNC) avec le port du Havre, ce dernier souffre de la
tarification de cette compagnie, qui noffre des avantages que lors dun
transport international : le Havre ne peut donc se prévaloir des avantages dont
bénéficient de leur côté les ports concurrents du Bénélux.
Les travaux de développement dun port rapide aval
engagés dès 1987 pour un montant prévisionnel total de 1,2 milliard de francs
constituaient pourtant le programme central de la stratégie de développement du port du
Havre et auraient dû être accompagnés parallèlement par une amélioration des
dessertes terrestres. Dans son rapport particulier sur le port autonome du Havre
(1989-1992), la Cour avait déjà souligné lincohérence de cette politique suivie
par les autorités de tutelle qui, en autorisant lengagement dinvestissements
portuaires considérables, navaient pas créé par ailleurs les conditions
essentielles à leur rentabilité.
Lexemple du Havre est ainsi caractéristique de
linsuffisante coordination des décisions publiques en matière de transports,
résultant dune absence de stratégie de lEtat. Cette situation a entraîné
un refus darbitrage en faveur dun port dont lactivité économique est
pourtant déterminante au niveau national. La défaillance doit être soulignée, même
sil est vrai quune concertation concernant les dessertes ferroviaires et
routières dépend de la validité des arguments économiques avancés par les ports, qui
mériterait sans doute dêtre renforcée.
Cette analyse prend tout son poids dans la perspective des
investissements prévus pour lextension du port du Havre dans le cadre du projet
« Port 2000 ». Dans une note de juin 1996 préparatoire au schéma national
des ports, la direction chargée des ports reconnaissait elle-même : « si le projet
« port 2000 » voit le jour, ce projet ne doit pas être analysé sous le seul
prisme portuaire, mais bien dans la globalité de son environnement économique, incluant
précisément les améliorations à apporter à sa desserte terrestre ». Fin
1998, soit trois ans plus tard, alors que la décision de prendre en compte ce projet
denvergure était déjà arrêtée, les études visant à cerner les problèmes de
desserte liés au projet étaient peu avancées.
La Cour prend acte de la décision du comité
interministériel daménagement et de développement du territoire (CIADT) du 23
juillet 1999, qui a demandé que les investissements prévus au contrat du plan
Etat-région visent dabord lamélioration des dessertes des ports de la
Basse-Seine et que les actions tendant à développer le secteur de la logistique en
accompagnement de Port 2000 soient une priorité de ce contrat.
De manière générale, et à la suite de ses observations
arrêtées fin 1998, la Cour constate que le gouvernement partage son appréciation. Elle
prend acte des orientations prises par CIADT du 15 décembre 1998 et définies par la
loi n° 99-533 du 25 juin 1999 dorientation pour laménagement et le
développement durable du territoire, dans le sens dune meilleure articulation du
transport maritime aux autres modes. Il importe que ces orientations se traduisent aussi
pour les ports autres que le Havre et quun schéma des services des transports de
marchandises, prévu depuis 1997, visant notamment à définir les axes de développement
des sites portuaires, soit effectivement élaboré et mis en uvre.
b) Le rôle des collectivités territoriales
La décentralisation a accru les moyens dintervention
des collectivités territoriales, qui participent aux organes de direction des ports et
contribuent au financement des investissements portuaires. Leurs choix locaux, en matière
de politique urbaine ou de politique des transports, influent directement sur la gestion
portuaire. Compte tenu des enjeux en matière durbanisme, daménagement
régional et demploi liés à lactivité portuaire, les collectivités
territoriales souhaitent être impliquées dans le développement des ports.
Mais elles interviennent souvent en ordre dispersé, alors
que seule la région est compétente, et le font parfois en contrevenant aux dispositions
relatives à la décentralisation. Surtout, leur action peut conduire à prendre des
décisions dinvestissement inadaptées, pour des projets non prioritaires,
étrangers aux missions des ports, ou qui ne concordent pas avec les décisions de
lEtat.
Lexemple des surcoûts de 30 MF engendrés par
laccélération des travaux de rénovation des quais urbains du port autonome de
Rouen dans la perspective de l« Armada de la liberté » de 1994, pour
répondre à des besoins exprimés par les seules collectivités territoriales, est
significatif.
Une infraction notoire aux règles encadrant les aides
économiques des collectivités territoriales a été relevée à Marseille. La ville et
le département ont versé des subventions déquipement de 6,6 MF au port autonome
en 1991, afin que celui-ci consente simultanément un rabais tarifaire du même montant au
profit des entreprises de réparation navale, la Compagnie marseillaise de réparation
(CMR) et Sud marine. En loccurrence, le secteur de la réparation navale, sinistré,
était déjà fortement soutenu par le port, ce qui na pas empêché la liquidation
de Sud marine en 1991 et le dépôt de bilan de la CMR en 1996. Ce montage financier est
caractéristique de lambiguïté des relations entre les ports et les collectivités
territoriales et des distorsions quelles entraînent : ces dernières interviennent
non seulement dans des conditions irrégulières, mais conduisent en outre le port à
modifier ses décisions dans un sens non conforme à ses intérêts.
Le rôle croissant des collectivités territoriales est
illustré par la répartition des subventions reçues par le port autonome de Marseille
sur la période 1991-1995 : sur un total de 219 MF de subventions dinvestissements,
50 % proviennent de lEtat, 20 % des fonds structurels européens, 25 % des
collectivités territoriales - dont 13 % de la région, 11 % du département et 1 %
dautres collectivités - et 5 % de diverses sources.
c) La concurrence entre ports français
Une certaine concurrence entre ports dun même pays
nest pas néfaste et constitue une incitation à la compétitivité ; elle est en
fait inévitable dès lors que ces établissements ont une vocation industrielle et
commerciale. Elle doit cependant être encadrée afin déviter des programmes de
développement par trop incohérents. Or la coopération entre ports voisins est rarement
la règle en France, et les quelques cas de coopération existants, pour le fonctionnement
comme pour les investissements, demeurent peu probants, comme le montre lanalyse qui
suit.
La coopération en matière de fonctionnement
La coopération des ports normands
Dans ce domaine, les ports de Rouen et du Havre ont
repris récemment leur collaboration mise en sommeil pendant plusieurs années. Ces ports
ont beaucoup de points communs : un même hinterland, des entreprises qui opèrent sur les
deux ports, un domaine portuaire mitoyen. Ils assurent à eux seuls 24,4 % du trafic
français en 1997, soit 18,3 % pour le Havre et 6,1 % pour Rouen. Leurs trafics
sont assez différents et donc complémentaires : les hydrocarbures ne représentent
quune part marginale du trafic de Rouen, tandis que le Havre est, par exemple,
absent du trafic de céréales. Néanmoins, une concurrence demeure sur certaines
destinations, notamment les lignes régulières vers lAfrique de louest,
lAmérique du sud ou les DOM-TOM. Le Havre est le premier port français pour les
marchandises diverses et pour les trafics conteneurisés, tandis que Rouen est le
troisième pour ces derniers.
Sous limpulsion du préfet de Seine-Maritime, membre
du conseil dadministration des deux établissements, les représentants des deux
ports se sont réunis le 6 mai 1994 - pour la première fois depuis 1990 - à la demande
des élus locaux qui craignaient dattribuer des subventions pour des actions
concurrentes. Cette réunion na pas débouché pour autant sur la renaissance de la
« commission des ports de lestuaire », qui réunissait les
représentants des deux ports de façon régulière et formelle depuis 1966. Le ministre
de léquipement a installé officiellement le 4 mars 1996 une « commission
interportuaire haute-normande », composée de dix-neuf membres : cinq pour
lEtat, cinq pour les collectivités territoriales, quatre pour le port de Rouen,
quatre pour celui du Havre et un pour le port de Dieppe. Elle conserve cependant un
caractère peu opérationnel et, de ce fait, peu propice à des prises de décision en
commun par les deux ports autonomes.
Un GIE interportuaire Le Havre-Rouen a été créé et un
« code de bonne conduite » laborieusement adopté. Pour les actions à
poursuivre, les recommandations du rapport confidentiel remis en septembre 1995 par
M. Gérard Franck demeurent dactualité. Il invite les deux ports autonomes et
éventuellement le port de Dieppe à rechercher les domaines de coopération : services de
trafic maritime (VTS), dragages, informatique - car Le Havre ne convainc pas Rouen
dadopter le système ADEMAR -, études techniques, études économiques,
sécurité, actions promotionnelles et commerciales - il nexiste pas de messages ni
de documents communs -, promotion de lespace industriel, défense de leurs
intérêts communs en matière de dessertes terrestres.
La Cour prend acte du fait que le gouvernement a chargé en
décembre 1998 le commissaire du gouvernement, commun aux trois ports autonomes de la
vallée de la Seine (Paris, Rouen, Le Havre), de coordonner, en liaison avec le préfet de
la région Haute-Normandie, les orientations stratégiques dans les domaines communs à
ces trois ports, et de veiller au développement du GIE interportuaire.
Mais les communautés portuaires ne sont pas encore prêtes
à faire évoluer cette coopération dans le sens dune fusion des deux ports, même
si cette option paraît souhaitable à terme. Ce regroupement a été par exemple possible
au port de Nantes - Saint Nazaire, qui constitue un cas intéressant de gestion par un
même établissement de cinq sites répartis sur plus de 40 kilomètres (Nantes - dont le
site de Cheviré -, Cordemais, Donges, Montoir et Saint Nazaire).
Aujourdhui encore, la prise en compte du projet
« Port 2000 » au port autonome du Havre na pas conduit la direction du
transport maritime, des ports et du littoral à tirer les conséquences de ce projet sur
le port autonome de Rouen et sur la nécessité dune concertation renforcée entre
les deux ports. La complémentarité entre les deux ports paraît être considérée soit
comme un fait acquis, soit comme un élément subsidiaire.
Activités de coopération technique internationale et
de dragage
En matière de fonctionnement, les activités de
coopération technique internationale (Sofremer) et de dragage ont fait également
lobjet de tentatives souvent malheureuses de mise en commun.
La réorganisation en 1992 de la Sofremer, filiale commune
des ports autonomes et de lUnion des ports autonomes et des chambres de commerce et
dindustrie maritimes (UPACCIM), a conduit chaque port autonome à prendre une part
substantielle de son capital. La Cour constate que, malgré la signature dune
convention de coopération entre la Sofremer et lensemble des ports autonomes, ces
derniers interviennent parfois en concurrence directe avec cette filiale commune. Le port
autonome de Marseille dispose en particulier dun service spécialisé et dun
institut de formation interne actifs en matière de coopération technique, alors
quil sagit dune activité lourdement déficitaire, autant que la
comptabilité analytique permette den juger (- 7,5 MF en 1993 et - 13,8 MF en
1994 pour le service concerné), et qui nest pas au cur de la mission de
service public du port. La persistance de tels comportements non coopératifs pourrait
avoir pour conséquence de remettre en cause lexistence même dune structure
telle que la Sofremer. De fait, celle-ci est entrée dans un processus
« dadossement » au groupe EGIS (ex-Scetauroute) par sa filiale
Transroute International, avec un risque de désengagement progressif des ports autonomes.
En matière de dragages, certains ports disposent dun
service en régie, utilisant les bâtiments relevant du GIE Dragages-Ports, tandis que
dautres, comme Dunkerque pour le port Ouest, sous-traitent cette activité à
dautres établissements portuaires ou à des entreprises privées, malgré
lobligation de recourir au GIE. La comparaison des prix de revient de
lactivité de dragage des ports français avec ceux pratiqués par les entreprises
belges ou néerlandaises, occupant une position dominante, fait apparaître des écarts
supérieurs à 25 % (15). La solution actuelle, qui consiste à centraliser les
investissements et décentraliser lexécution des travaux, mériterait donc
dêtre comparée à dautres modalités de gestion, telles que le regroupement
des moyens dans une structure nationale ou la délégation à des entreprises.
Une telle perspective nécessiterait au préalable de
clarifier les comptes analytiques de cette activité dans chaque port. A titre
dexemple, à Rouen, le dragage représente 173 MF de charges et 159 MF de
produits en 1994, avec une chute des recettes observée depuis 1989. Toutefois, 80 % des
recettes proviennent de facturations internes au port, ce qui peut inciter à moduler les
résultats affichés en fonction des impératifs de gestion du port, notamment vis-à-vis
de la tutelle.
La coopération en matière dinvestissement
Dans ce domaine, les décisions de lEtat doivent
éviter le suréquipement dune même zone de littoral (Rouen-Le Havre-Dunkerque, ou
Nantes-La Rochelle-Bordeaux). Dans des secteurs où la vocation de chaque port est
clairement affirmée, il importe déviter le « saupoudrage », voire les
doubles emplois, et de favoriser la concentration des trafics et donc des équipements sur
un seul site portuaire.
Ainsi, les investissements du port autonome de Bordeaux,
réalisés sans doute trop tardivement, au début des années soixante-dix, sur le site du
Verdon, auraient dû être davantage appréciés au regard des infrastructures prévues ou
existantes à Nantes - Saint Nazaire, La Rochelle, Bayonne, ou même dans les ports
situés plus au nord, et au regard des évolutions du transport maritime.
La question de la cohérence des projets parallèles de
« Port 2000 » au Havre et dun programme ambitieux de terminal à
conteneurs et marchandises diverses à Rouen peut aussi être posée, alors que le port
autonome du Havre est le seul à même de pouvoir sérieusement concurrencer les ports du
Nord en matière de trafic de conteneurs. Cette question se pose dautant plus que,
dans un domaine moins stratégique, le port de Rouen a développé, en association avec un
opérateur privé, mais en engageant 32 MF de travaux, un terminal sucrier qui concurrence
directement celui du Havre, créé sur fonds publics quelques années auparavant.
Labsence de coopération entre Dunkerque, Calais et
Boulogne risque également de conduire à des investissements concurrents. Alors que la
plate-forme multimodale Garromanche a été créée en 1986, les ports de Calais et de
Dunkerque ont prévu de réaliser des plates-formes logistiques (Eurofret à Dunkerque
depuis 1991, Transmarcq en cours de réalisation à Calais) placées à quelques
kilomètres l'une de l'autre, au bord de l'autoroute A16, et éloignées tant des quais
maritimes, fluviaux et ferroviaires que des lieux de forte production ou consommation. On
peut aussi douter de la cohérence de l'aménagement du nouveau port en eaux profondes à
l'Est de Calais, à quelques kilomètres de Dunkerque, au coût d'environ 305 millions de
francs, exacerbant la concurrence tarifaire avec Dunkerque - notamment à partir du
nouveau terminal d'exportation de sucre en sacs, mis en service en octobre 1995 - sans
pour autant susciter d'augmentations de trafic, hors Transmanche, ou d'implantations
nouvelles significatives.
Il convient à cet égard de rappeler léchec, en
particulier en raison de lopposition de lorganisation syndicale majoritaire
dans les ports, du projet de groupement dintérêt économique entre les ports de
Boulogne, Calais et Dunkerque, lancé fin 1989. Le ministre délégué chargé de la mer
estimait alors nécessaire de disposer dune seule entité portuaire sur la façade
maritime du Nord.
Des incohérences entre ports maritimes et fluviaux ont
aussi été relevées. En particulier, une enquête menée auprès dune quinzaine
dopérateurs dappontements fluviaux et dentreprises de manutention a
fait apparaître que les investissements des ports maritimes ne prennent pas en compte la
spécificité des bateaux fluviaux : insuffisance de la longueur des flèches des grues
portuaires pour faire du transbordement direct de navire à péniche, inadaptation du
matériel de manutention au chargement des péniches (ex : grappins plus larges que
louverture des cales fluviales), inadaptation des quais ou des ponts roulants.
Néanmoins, les ports ont aussi réalisé des investissements particuliers au transport
fluvial de certains trafics.
Tous ces exemples montrent à quel point la coordination
entre ports est soit insuffisante, soit tout simplement absente.
Recommandations
- définir une politique cohérente et globale de
lEtat à légard des ports maritimes, en tenant mieux compte de la nouvelle
donne européenne ; traduire effectivement dans le schéma des services des transports de
marchandises, prévu depuis 1997 mais non établi, les orientations arrêtées par les
CIADT de décembre 1998 et juillet 1999 ;
- mettre en place les moyens dexpertise et définir les indicateurs de gestion
nécessaires à laction de ladministration centrale chargée des ports ;
- veiller à la coordination des projets de développement des ports, en fonctionnement et
en investissement ;
- mettre en place une coordination effective et systématique des transports terrestres,
fluviaux et maritimes, ainsi quune évaluation intermodale des projets en matière
de transport ; améliorer la qualité des analyses économiques des ports en matière de
dessertes terrestres ; refuser de prendre en compte et de soutenir des projets de
développement portuaire qui nintégreraient pas une analyse et des décisions
portant sur les dessertes terrestres.
(13) La Revue Maritime, n°
417, 1er trimestre 1990.
(14) Lanalyse qui suit se
fonde notamment sur le rapport de M. Franck, ingénieur général des ponts et chaussées
et commissaire du gouvernement des deux ports, relatif aux ports autonomes du Havre et de
Rouen, septembre 1995.
(15) A titre dexemple, en
1996, le port du Havre a lancé un appel doffres international et affrété une
drague belge à un prix inférieur de 30 % à celui proposé par le GIE Dragages Ports.
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